DEUX ENFANTS EN LIBERTE
Aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs d'enfance, ils me conduisent en Algérie, au soleil naturellement. Mais ce que je vais essayer de faire dans ces quelques lignes, c'est de ne pas tromper ma mémoire de gosse, de gosse libre, un peu voyou sur les bords.
Selon ce qu'ils nous disaient lorsqu'ils étaient encore de ce monde, mes parents sont arrivés en Algérie à la fin des années vingt, pour fuir la grande crise économique qui sévissait en France. Mon père était un tout petit employé des PTT. Il avait commencé par poser des lignes téléphoniques sur les poteaux.
Après avoir habité Sidi Bel Abbes, c'est à Alger que s'installe la Famille, Rue Duc des Cars (Je ne me souviens pas de l'orthographe exacte du nom de cet illustre Duc!), dans un petit deux pièces assez humide et insalubre, les parents n'étant pas de riches colons, comme l'aurait voulu la légende. Il y avait des cafards énormes qui hantaient la cuisine et un réchaud à pétrole sur lequel maman faisait cuire les repas.
La guerre éclate. Papa est mobilisé au 8eme génie. Sergent! (Qu'il était beau avec son képi noir et ses bandes molletières). Il est envoyé dans le sud Tunisien.
A chaque permission, dès qu'il arrivait, après les embrassades d'usage (sa barbe piquait toujours), on nous donnait, à mon frère et à moi, un gros livre à regarder, dont les images nous fascinaient. "L'Empire Français dans la guerre". Puis avec maman, ils allaient dans la chambre à coucher dont ils fermaient la porte à clé... sans doute pour parler plus librement des hostilités.
Un jour papa est revenu comme d'habitude, mais ce n'était pas pareil. Il a jeté son beau képi sur le sofa qui servait de lit à mon frère et il a dit d'un air écoeuré que c'était fini. La France s'était rendue. Les "Boches" occupaient tout le pays. L'armée d'Afrique ne s'était même pas battue. Quelques jours après, il ne portait plus son bel uniforme. C'est ainsi que nous-nous sommes installés dans ce qu´on appellerait ensuite la collaboration. Je devais avoir 7 ans et je commençais à aller à l'école. On déménageait alors pour s'installer dans un bel appartement tout neuf du boulevard du Telemly. Au 97. Tout ça grâce à la "loi Loucheur", comme disaient les parents. Le logement était à eux! Un crédit presque sans intérêts!

C'est de l'année 41 dont je commence à avoir des souvenirs très précis. La République avait été transformée en Etat Français. Marianne s'était fait la malle et avait été remplacée par une francisque. Nous vîmes apparaître les premières pièces de monnaie en aluminium frappées des nouveaux symboles, Travail, Famille, Patrie. La Marseillaise ne fût plus chantée et bientôt remplacée par le nouvel hymne, "Maréchal nous voilà", où il était question de gars qui voulaient le servir et le suivre quelque part, ce brave Maréchal! Pauvre vieux gâteux qu'on avait tiré de sa bienheureuse retraite et qui aurait mieux fait d'y rester. Comme quoi il y a un age limite pour tout, même pour servir la France!
A cette époque l'Algérie était dans sa grande majorité très "pro-germanique et super-pétiniste". Paradoxalement, les Arabes croyaient aux promesses des Allemands de leur donner l'indépendance comme pour la Palestine, "après la guerre". Et les Français, de France où d'ailleurs, pensaient, eux, qu'avec ces mêmes Allemands, on garderait nos colonies... Les hommes faisaient partie de la "Légion des combattants". Ça leur permettait, le Dimanche matin, de coiffer des bérets s'ornant d'un insigne orné de la francisque "à Pétain", de met-tre des brassards aux mêmes couleurs et d'aller parader derrière des drapeaux tricolores du côté du gouvernement Général, pour jouer aux patriotes qu'ils n'avaient jamais été.
C'est aussi à cette époque que l'on commença à nous ensei-gner la haine des juifs, responsables de tous les maux qui nous accablaient et de leurs alliés de toujours, les Anglais. Et c'est aussi à cette époque que l'on arriva à manquer de tout. On avait faim et cela allait durer très longtemps. Pas question naturellement de dire qu'une grande partie de la production agricole du pays partait pour la métropole afin de remplir les gamelles des soldats du Reich triomphant et victorieux! Non! Si nous avions faim et si ce qui restait de ravitaillement partait pour le marché noir, c'était tout naturellement la faute des juifs!
Il n'y avait pas d'armée d'occupation allemande ou italienne en Algérie. Juste une commission d'Armistice qui logeait à l'hôtel Aléti.
Alors que j'étais dans ma deuxième année d'école, je commençais à voir s'installer le nouveau régime autour de nous. J'avais beau n'être qu'un gosse, il me semblait bien que quelque chose clochait dans leur beau système. En classe on avait inauguré une nouvelle institution, "La ligue de loyauté et de franchise"! En termes plus justes, la ligue de délation... Plusieurs élèves, triés sur le volet, généralement ceux à qui revenait l'honneur d'essuyer le tableau noir, étaient chargés de prévenir la maîtresse des agissements de leurs petits camarades. Cela commençait naturellement par les actions contre la discipline, mais allait bientôt s'étendre à bien d'autres secteurs hors scolaires. Et notre maîtresse à nous était particulièrement friande de ces renseignements! Une hyper-collabo, cette brave dame au physique chevalin! Je me souviens très bien de la façon dont elle nous annonça triomphalement l'attaque Japonaise sur Pearl Habour puis la chute de Singapour! Elle avait même mis une grande carte du monde devant le tableau noir et nous montrait de sa règle, qui pour une fois ne servait pas à nous taper sur les doigts, les conquêtes des armées de "l'Axe"! Je me souviens également que Papa nous avait dit un jour que les "Fridolins" étaient foutus, car ils venaient d'attaquer la Russie et que, comme Napoléon, ils allaient s'y faire refroidir. Mais en attendant, ces mêmes Fridolins allaient de victoire en victoire.
La radio annonçait chaque jour que "Londres comme Car-thage serait détruite". On annonçait également les pertes catastrophiques de la marine britannique dans les convois de l'Atlantique. Un coup de gong pour chaque navire coulé par les sous-marins de la "Kriegsmarine". Au cinéma les actualités nous montraient des soldats allemands victorieux, géants blonds souriants, recevant des bouquets de fleurs à l'entrée de villages ukrainiens "libérés" et prenant des petites filles sur leurs tanks pour les embrasser et leur donner des chocolats. On nous montrait des colonnes de prisonniers anglais dans le désert, las et dépenaillés...
Sous l'oeil bienveillant d'officiers allemands aux superbes uniformes, commençait à s'effectuer "la relève", c'est à dire l'échange de prisonniers Français contre des travailleurs volontaires... N'en déplaise à certains, je pense que nous étions tombés bien bas!
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Mais il y avait pire, pour nous les gosses! Mickey et Robinson, nos journaux préférés du jeudi, avaient disparus pour faire place à d'insipides feuilles de choux pour enfants demeurés où l'on nous montrait les aventures mal dessinées d'un dénommé Siegfried, au ridicule casque encorné, ou encore d'un certain Compagnon Michel, pâle serviteur de la nouvelle France, qui faisaient très mauvaise figure comparé à Jim la Jungle, Robin des bois, Pim Pam Poum ou Tarzan l'homme singe. On s'attaquait même de front à nos super-héros, les cow-boys! Imaginez qu'on osait nous dire que ces fantastiques cavaliers à la gâchette facile, n'étaient en fait que de simples gardiens de vaches...
De son côté Papa avait des ennuis avec la "Légion". Il n'était pas assez coopératif et montrait par trop son esprit antigermanique, refusant toujours la collaboration. On le jugea même et on le rabaissa au rang de "légionnaire d'occasion". Cela le dérida un peu, car son humeur était assez sombre à l'époque.
L'Eglise Catholique bienveillante s'en mêlait également, sans doute par allégeance à la ville éternelle. La vieille baderne de Vichy et sa clique d'assassins, étaient encensés chaque dimanche au sermon, voire même au catéchisme du jeudi...
Enfin il y eut Mers-el-Kebir! Là ce fût un déchaînement de haine contre l'ennemi héréditaire, l'Anglais! Ils avaient déjà brûlé Jeanne d'Arc, maintenant ils brûlaient la flotte française! Loin de moi l'idée de vouloir polémiquer sur ce triste et tragique épisode de la deuxième guerre mondiale, mais le fait était magistralement monté en épingle par la propagande pro-allemande de Vichy. Tout ça pour dire que l'Algérie et ses habitants semblaient prêts à accueillir l'ordre nouveau et le Grand Reich pour mille ans.
Et puis un jour, boum, voilà que tout pète et bascule.
Ce jour béni, ce fût le 8 Novembre 1942. L'opération Torch, comme nous en saurions le nom plus tard. Le débarquement anglo-américain sur la plage de Sidi-Ferruch (Au même endroit qu'en 1830!). Cette nuit-là, nous fûmes réveillés par le bruit du canon. Etrangement le paternel était absent. Au matin mon frère et moi nous ne tenions plus en place. Notre mère était déjà bien affaiblie par la maladie et
l´ autorité suprême étant de sortie pour raison de débarquement, nous voilà donc partis aux nouvelles. En ville, il régnait une curieuse ambiance et les bruits les plus énormes circulaient parmi la foule qui comme nous s'était amassée rue Michelet, rue d'Izly et place de la grand-poste. Parmi ces bruits divers, on entendait que les Anglais allaient envahir la ville et avec eux les juifs! Nous manquerions alors de tout! (On manquait déjà de pas mal de choses!). Nous n'aurions plus de couvertures! (Pourquoi justement des couvertures, j'en suis encore à me le demander)...
Et soudain voici qu'un grand bruit de ferraille se fait enten-dre! Sous les acclamations des badauds, débouche une colonne blindée venant de la grande poste... Cinq chars légers Renault, vénérables reliques de la guerre 14/18, escortés par une moto avec side-car et officier à l'intérieur du side-car. Mais hélas une de ces pauvres mécaniques d'un autre âge tombe en panne! Quelqu'un dans la foule lance une plaisanterie et le pauvre gars est aussitôt dénoncé, traité de sale juif (encore!) et séance tenante arrêté par le gars du Side-car, sans doute tout heureux de ne plus avoir à s'occuper de sa colonne en panne. Sous la menace de son arme de service, il fait monter le malheureux plaisantin à ses côtés et démarre en trombe, laissant les chars à leur triste sort. Plus rien d'intéressant n'arrivant autour de l'armée blindée immobilisée avant d'avoir combattu, hors-mis les commentaires sur le sort peu enviable qu'allait subir le "traître à la patrie", nous quittons la place et rentrons chez nous. Enfin, vers la fin de l'après-midi il y eut une fusillade du côté du Fort l'Empereur, juste au dessus de chez nous1 . Mais il n'était plus question de sortir pour aller voir ce qu'il se passait. Tard dans la nuit, nous entendimes le père rentrer et dire à maman que tout allait bien. On allait bravement aux nouvelles et il nous dit solennellement que les "Anglais et les Américains avaient gagné et qu'ils avaient débarqué avec succès". Ils étaient dans la ville. (Le paternel ne parla jamais de "sa" contribution au débarquement, mais je suis certain qu'elle fût utile, ne serait-ce que s'il avait débranché quelques téléphones!).
Là encore nous attendions le matin avec impatience, mon frère et moi, et dès la porte refermée sur papa qui partait à ses propres occupations plus ou moins secrètes, nous aussi fichions le camp pour voir ce qui s'était passé!
Et paf, on prend toute l'armée d'invasion en pleine poire! Un déferlement d'enfer qui passait par le Telemly, rugissait dans la rue Michelet, enfin, arrivait de partout. Les premiers que je voyais étaient une colonne de camions et de command-car de couleur verte (des GMC et des 4/4 Dodges, nous apprendrions à les connaître) frappés de l'étoile blanche cerclée. Les hommes portaient des casques ronds qui leur couvraient les oreilles. Ils avaient naturellement leurs fusils et leurs carabines devant eux, certains d'énormes pistolets à la ceinture et Michel me cria dans le tintamarre "ce sont des Américains". La colonne était escortée par d'énormes motos montées par des genres de cow-boys portant des brassards noirs avec écrit dessus MP en blanc et portant également de fantastiques pétoires au côté. Puis je criais: "Voilà les Anglais!" En effet, suivant le convoi Américain, venait une chenillette frappée de l'Union Jack et montée par des gars portant le fameux casque en forme de plat à barbe de l'armée britannique (une "Bren car"). Je criais encore "Salut les Anglais" en agitant le bras et l'espace d'un instant mon regard croisa celui d'un des soldat qui répondit à mon salut d'un petit geste de la main. Ce fut très fugitif mais j'étais heureux! (Qu'a-t-il pu devenir ce soldat britannique qui reçut mon salut plein d'admiration et eut la bonne idée d'y répondre?). Puis venait une autre colonne de camions avec l'avant en forme de gueule de bull-dog! Encore des Anglais avec leurs casques plats! Ce n'était naturellement pas fini. Bientôt un grondement d'enfer faisait place au bruit des moteurs de camions. D'abord nous vîmes notre première "jeep", montée encore par des MP (military police), puis vinrent les tanks! Nous sûmes plus tard que c'était des "Shermans". Les monstres passaient et passaient, tourelles ouvertes, d'où dépassaient des gars aux casques de cuir qui parlaient parfois dans des micros. Mon coeur battait à se rompre tant le bruit et l'émotion étaient grands! Et quand le dernier fut passé, nous nous mîmes à rire mon frère et moi, mais à rire comme des fous! Malgré notre jeune âge et sans s'être concertés, nous pensions aux pauvres Renault de l'armée française de Vichy, chargés d'arrêter l'invasion... (Nous en rions encore, Michel et moi, à chacune de nos rencontres!)
Au fur et à mesure que nous descendions vers la rue Michelet, il nous apparaissait que la question du manque de couvertures avait été réglée, une foule d'Algérois se massant sur les trottoirs pour acclamer "les libérateurs". Dans un même ordre d'idées, "La dépêche Algérienne" et "L'Echo d'Alger" changeraient radicalement de ton! En fait, il ne s'agissait plus de signaler avec grand bruit les victoires du Reich et de ses amis les Japonais, mais celles des alliés anglo-américains et russes! Mais c'étaient toujours des victoires, pas vrai? Alors...
En atteignant le front de mer nous fûmes éblouis. Il y avait plus de trois cent bateaux de toutes sortes sur la rade... Une armada que personne ne pouvait imaginer! Et pourtant elle était là et commençait à envahir les quais du grand port afin de commencer à débarquer toutes sortes de matériels...
Mais une autre nouvelle, bien plus fantastique celle-là, me tombait sur le dos. En allant le matin suivant au lycée Bugeaud où mes parents m'avaient inscrit en classe de huitième au début de l'année scolaire, je trouvais porte close et appris qu'une partie de ce bel établissement était réquisitionné par l'armée et que les petites classes en ét-aient exclues! Plus d'école! A faire rêver!
Il faut un peu trier dans la moisson des souvenirs qui affluent. Il y avait tant de choses nouvelles pour deux garnements, Michel et moi, qui passions la plupart de leur temps à courir comme des voyous dans les rues d'Alger... Un peu d'ordre. D'abord, le paternel s'était fait la malle, en tout bien tout honneur, pour aller faire sa petite guerre à lui du côté anglo-américain. Il était dans le sud Algérien à s'occuper des communications téléphoniques entre les Alliés et n'avait pas beaucoup l'occasion de veiller sur ses gosses. Grand bien lui fasse, car du côté discipline, ce n'était pas le genre papa gâteaux. Quant à Maman, elle était très malade et ainsi nous laissait toute liberté de manoeuvre...
Tout de suite Alger fut bombardé par les Allemands. Mais sans grand succès et avec beaucoup de pertes du côté de la "Luftwaffe", car en quelques jours la ville s'était hérissée d'une fantastique défense antiaérienne! Il y avait des canons partout. Dès que l'alerte sonnait, loin d'aller rejoindre un abri, nous-nous faufilions, mon frère et moi, sur le balcon de notre chambre pour regarder le spectacle. On y voyait comme en plein jour. Il y avait de traçantes rouges, des blanches. Des projecteurs et... du bruit! Les "pianos de Chicago", sorte de batterie de rockets qui partaient toutes en même temps, en avaient le palmarès! Nous vîmes même un avion tomber en flammes... Au matin, on partait faire moisson d'éclats d'obus et voir les dégâts. Il y eut quelques maisons cassées. Le Lycée Bugeaud reçut une bombe! (Bien fait, na! Je ne l'aimais pas!) Les seules victimes fûrent le proviseur et son collègue le censeur qui s'étaient réfugiés dans la mauvaise cave.... Je ne les ai jamais pleurés! Voilà pour les bombardements qui s'es-pacèrent après quelques temps, pour disparaître presque totalement.
Afin d'améliorer l'ordinaire, maman décida de louer la chambre des enfants à un officier anglais. "Ces gens-là sont des gentlemen", disait-elle, car elle se méfiait des Américains et leur mentalité du Far-West! C'est ainsi que, Michel et moi, nous partîmes gaiement pour le bureau de la "Réquisition British" qui se trouvait rue Michelet. Nous y fûmes bien accueillis malgré notre jeune âge et deux jours plus tard le Lieutenant Alistair Warwick, de "l'Intelligence Corps", entra dans notre maison et par là dans notre vie! "Monsieur Warique", comme nous l'appelions. Il fit bientôt partie de notre famille. Chaque semaine il nous apportait sa ration de chocolats et de bonbons... Il y aurait tant de choses à dire sur ce cher homme, que je revis après la guerre alors que mes parents m'envoyaient en Angleterre dans une famille de ses amis. Il ne voulait pas me recevoir chez lui dans le Devonshire, étant toujours resté célibataire. Il nous plut tout de suite lorsqu'il arriva chez nous avec armes et bagages, casque plat et masque à gaz. Il était grand et mince. Entre trente et quarante ans peut-être. J'étais en admiration devant lui, du haut de mes huit ans. Il était vêtu de son "battle-dress"1 kaki, coiffé d'une casquette molle de la même couleur avec l'insigne de son corps et portait un fantastique revolver au côté! Nous nous empressions mon frère et moi pour l'aider à transporter son barda dans sa chambre. Il restera chez nous plus d'un an...
Maintenant, c'est du cinéma qu'il faut parler et des films de guerre anglais et américains, car c'est curieusement à cause de ces films que je décidai plus tard de devenir marin... Non pas parce que j'avais été impressionné par la pellicule, non, mais par suite d'autres concours de circonstances. En bref parce qu'ils nous entraînèrent mon frère et moi sur le port et à bord des navires. Mais voici l'histoire.
Comme je l'ai dit, dès l'arrivée des alliés, les cinémas affichèrent tout de suite la production hollywoodienne (sous-titrés). Entre parenthèses, aux actualités, ce n'étaient plus les géants blonds germaniques qu'embrassaient les petites filles... Non! Et dans les films, ces jeunes descendants de Siegfried étaient devenus gros et laids, passant leur temps à faire du mal à de pauvres populations civiles terrorisées... Michel et moi étions devenus des intoxiqués du "ciné" et des films de guerre. Nous y allions tous les jours, ou presque. Nous sau-tions d'une corvette dans l'Atlantique au cockpit d'un bombardier ou d'un Spitfire. Nous avions pleuré devant l'abnégation de la belle infirmière américaine qui se sacrifie en cachant une grenade dans sa salopette et se fait sauter ainsi que la patrouille japonaise, dans "Celles que fiers nous saluons". Tout ça parce que sont fiancé était mort à Pearl- Harbour, mitraillé par les avions japonais! Nous étions avec Humphrey Boggard, sur son Sherman, dans "Sahara". Et que dire du pilote qui se jette sur la torpille japonaise qui allait couler son porte avion dans "Midway". Et de Gary Cooper... mais on ne peut les citer tous, hein? Il y avait néanmoins un grand problème à notre soif d'héroïsme au service de la démocratie! Les salles obscures n'étaient pas gratuites... Et très vite nous ne pûmes demander des fonds supplémentaires à notre maman... Il fallait donc trouver une solution. C'est alors que nous eûmes une idée de génie. Comme tous les gosses de la ville, nous faisions la course aux chewing-gum et autres douceurs que voulaient bien nous donner tous ces soldats qui semblaient en regorger. Nous eûmes alors l'idée d'ouvrir un petit commerce à l'adresse des enfants plus fortunés que nous et moins téméraires dans la "quémande". Nous vendions naturellement le chocolat et les bonbons, mais là où "ça rapportait le mieux"... c'était dans la location des Cheouingommes usagés! Oui! Vous avez bien entendu. Mon frère, qui avait reçu une montre pour sa première communion, vérifiait le temps de location... L'heureux bénéficiaire devait alors payer une nouvelle redevance ou rendre le morceau de "cheouingomme" qui passait à un autre locataire...
Notre commerce prospérait mais nous manquions terriblement de matière première, car les pauvres militaires de toutes armes et de tous grades étaient littéralement assaillis et harcelés par des bandes de gosses tendant la main pour avoir une douceur et le métier devenait harassant, voire dangereux, car il n'était pas rare de voir éclater une bagarre autour d'une barrette de cheouingomme! Que faire? Là encore, nous eûmes l'idée du siècle. Pourquoi ne pas essayer le port? "Il y a des centaines de marins sur les bateaux qui sont amarrés sur les quais du port! Et ils ont tous les poches pleines de bonbons et chocolats et autres merveilles..." "Ouais! C'est bien joli de dire ça, mais il est fermé et gardé, le port! Par des tirailleurs sénégalais en plus! Et comment tu veux y entrer, sur le port?" "On pourrait essayer de se glisser sous le grillage, comme des commandos..." Nous eûmes même pas à nous glisser sous le grillage, nous y trouvâmes un trou dans ce grillage! Quant aux sentinelles, elles étaient dans un autre coin sans doute.
Le coeur battant, nous pénétrons en zone interdite. Nous rampons un peu pour faire plus vrai et une fois bien salis, nous jugeons que ça suffit et qu'il n'y a plus rien a craindre. Nous marchons un bon petit quart d'heure et enfin tombons sur notre proie... Un "Destroyer Escorte" au nom impossible à prononcer et à la bannière étoilée! Un Américain, quoi! Prenant notre courage à deux mains, nous nous avançons et nous plantons devant la coupée. A bord il y a trois marins qui veillent en haut de l'échelle. Un officier qui porte une casquette avec un macaron formidable comme dans les films et deux matelots avec des petits bonnets blancs sur la tête. Tous les trois sont armés des indispensables colts dont nous avons pris l'habitude! "C'est toi qui parle" me dit Michel avec autorité. Dans ces cas-là, c'est toujours moi qui fais le boulot difficile! Naturellement les gars de la coupée nous aperçoivent et sont intrigués. Ce n'est pas tous les jours que l'on voit deux gosses blonds aux yeux bleus, sales comme des peignes, maigres comme des clous, qui on l'air si malheureux... L'un deux nous aposstrophe, sans doute pour nous demander dans sa langue ce que nous faisons là! Comme il n'a pas l'air méchant ni en colère, au lieu de détaler, je réponds le plus tristement possible la phrase que j'ai préparée:
-Papa war... Mamy sick...
-Oh God, répond celui à la casquette! Il ajoute un tas de choses à son matelot puis nous fait signe de nous approcher. Le matelot descend et nous prend par la main et nous fait monter le planchon... Tout se passe alors comme dans un rêve! On nous emmène dans un réfectoire, on nous fait asseoir sur des sièges tournants. Nous sommes vite entourés par d'autres matelots. On nous parle. On nous sourit, on nous ébouriffe les cheveux. Je comprends des "Common boys! Eh louk Max. Sam.... Un autre gars, avec casquette terrible, entre. Les gars se lèvent, saluent et lui parlent. Il dit des choses et bientôt on nous apporte des tasses de chocolat fumant et deux assiettes remplies à ras bord de haricots à la sauce tomate, où nagent des saucisses... Timidement on commence à manger! C'est bon, même si c'est un peu sucré et poivré en même temps et bientôt nous bâfrons de toute notre faim, car on a toujours très faim. Les autres se donnent des grandes claques dans le dos en nous montrant du doigt et en poussant des exclamations, comme dans les films! Nous faisons honneur à notre premier repas d'ou-tre Atlantique. Lorsque nous redescendons la coupée du destroyer, nous avons chacun un bonnet blanc sur la tête et nos poches sont remplies à craquer de barres de chocolats, de candies, de cheouingommes et autres trésors... Bien sur, dans nos estomacs, les fayots à la sauce tomate se battent un peu avec le chocolat... mais le bilan est positif! Opération réussie!
D'autres suivirent naturellement! Notamment une frégate Anglaise. On nous emmena au carré des Officiers. Je remarquais tout de suite la photo du roi George VI en grand uniforme d'officier de Marine, qui trônait en bonne place. On nous fit manger des saucisses "sciure de bois"! (Je les aime toujours ces saucisses, bien qu'elles soient tout simplement "dégueulasses"!). Puis ces braves gens réunirent tout ce qu'ils avaient comme "sweets" pour nous les donner, car ils n'étaient pas riches comme leurs frères d'armes les Amerlos! Nous en fûmes réellement et très sincèrement émus. Si émus que nous décidâmes après coup de ne vendre que la moitié de notre butin et... de manger le reste!
Il y eut aussi des bateaux de la marine marchande. Des Britishs avec leurs drôles de galons, des nordiques au regard impassible, mais qui nous donnaient ce qu'ils avaient...
C'est au cours de l'été 43 que s'arrêtèrent nos expéditions portuaires! Deux événements en fûrent la cause. Le premier plutôt comique, le deuxième, tragique et très triste.
Comme il fallait s'en douter, nous prenions de plus en plus d'assurance dans nos expéditions et de moins en moins de précautions. Au cours d'une opération, ce qui devait arriver arriva! Nous nous retrouvâmes, mon frère et moi, pleurant et tremblant de peur, menés à la pointe de la baïonnette d'un tirailleur Sénégalais à l'air féroce, devant le chef de poste de la garde du port! (Le fusil, je m'en rappelle comme ci ça datait d'hier, c'était un Lebel) Nous étions certains de risquer le peloton d'exécution, car on nous prendrait pour des espions ou des saboteurs! Du moins l'internement! (En tous cas une bonne fessée!) Nous passâme devant un sous-officier français, moustachu, dont la bedaine rebondie s'ornait d'un ceinturon à baudrier et de l'étui noir d'un revolver qui, bien qu'il sembla démodé par rapport aux armes anglo-saxonnes, devait être cependant redoutable. Le calot en arrière, il nous considérait d'un air terrible en roulant des yeux farouches ainsi les RR dans un drôle d'accent dont nous n'avions pas l'habitude (papapas, la purée dis, jamais on avait entendu parler comme ça!). Entre deux sanglots, je lui expliquais notre situation, la mère au lit, le père sur le front (pourquoi pas?)... Tout en taisant notre petit commerce et surtout en disant que c'était la première fois.
Alors le brave sous-off déclarait magnanime. "Et oui, les pauvrres gosses, ils ont faim. Ah, cette foutue guerrre! Allez Moussa, rramène-les jusqu'à la porrrte. Et vous, bande de chenapans, que je vous ne vous y rreprrrenne pas! Et si il vous avait tirrré dessus, le Moussa, Hein! Allez, prenez ça!" Et ce faisant, il nous donnait une boule de pain et une boite de "singe"! Ça ne valait pas les cadeaux de nos amis des bateaux, mais c'était toujours ça!
J'arrive ainsi au deuxième événement! J'en suis encore marqué! Notre ami Monsieur Warwick avait pris l'habitude de venir le soir se détendre en discutant de choses et d'autres avec maman et avec nous, les enfants. Un soir, il amenait avec lui un de ses amis qu'il nous présenta comme étant le 2eme lieutenant d'un navire de commerce, accosté dans le port. Le lendemain étant un dimanche et maman se sentant beaucoup mieux, il fut décidé à notre grande joie, que les deux officiers viendraient déjeuner à la maison! Nous venions de recevoir du paternel une pleine valise de victuailles anglo-saxonnes!
Vers midi nos deux Anglais sonnent. Je fonce leur ouvrir. Tous les deux étaient en tenue d'été, c'est à dire en shorts, chemisettes et chaussettes montantes. L'un en kaki, et l'autre en blanc! Que je l'admirais, ce jeune officier! Il ne devait pas avoir plus de vingt ans. Je le trouvais grand, naturellement! Il portait sa casquette, ornée de l'écusson avec l'ancre et la couronne, gaillardement sur l'arrière. Ses épaulettes bleu marine étaient barrées d'un drôle et unique petit galon, avec une sorte de diamant au milieu. Dès qu'il eut franchi le seuil de l'appartement, il me mis sa casquette sur la tête. Tout le monde rit... car "heureusement qu'il y avait les oreilles" pour la retenir, cette belle casquette à la coiffe blanche! Le déjeuner fût très gai. On parlait franglais petit nègre. En plaisantant, le jeune lieutenant nous dit qu'ils seraient tous heureux à la fin du déchargement, car ils avaient des marchandises "gênantes" à bord et "c'était un chargement plutôt encombrant". Puis il y eut un coup de téléphone. C'était pour lui. On le réclamait à bord. Un peu nerveusement il nous dit qu'il y avait quelque chose, mais qu'il ne devait pas en parler! Nos amis prirent donc congés un peu plus tôt que prévu.
Nous faisions la sieste mon frère et moi lorsque, vers trois heure et demie, une terrifiante explosion nous fit tomber de nos lits. "C'est l'usine à gaz" me dit Michel, car nous vivions dans la peur imbécile que "l'usine à gaz", se trouvant sur le port, pourrait sauter et entraîner ainsi la destruction de la ville (il s'agissait en fait de réservoirs que nous avions baptisés ainsi). Nous nous précipitions sur no-tre balcon pour n'apercevoir qu'une épaisse fumée noire qui montait du port. Nous étions bien heureux que la ville soit encore debout...
Ce soir là Monsieur Warwick rentra vers onze heures, ce qui n'était pas son habitude, car c'était un monsieur sérieux. Il avait le visage ravagé par la fatigue et par la peine, sans doute. Il nous expliqua, dans son Français approximatif, ce qui c'était passé. Nous comprimes alors que ce n'était pas "l'usine à gaz" qui avait sauté. Le feu avait pris sur le bateau chargé à barroter de munitions de son ami. Il l'avait accompagné jusqu'à son bord, mais les choses semblaient s'ê-tre arrangées et le feu maîtrisé. Monsieur Warwick quitta le port et passa par son bureau. Un peu plus tard le feu repris à bord du cargo et ce fût la terrible explosion. Il ne restait plus rien du bateau qu'une coque éventrée, disloquée et fumante. Avaient disparu dans l'explo-
sion, tout l'équipage, quelques pompiers, des soldats et également un jeune deuxième Lieutenant à la casquette gaillardement penchée sur l'arrière et aux épaulettes barrées par un drôle et unique petit galon avec une sorte de diamant au milieu...
Lorsque je saisis ce qui s'était passé, je me mis à pleurer, silencieusement d'abord, puis comme un petit garçon qui a très mal. Non seulement je venais de perdre un grand ami, bien que nous n'ayons pas eu le temps de faire réellement connaissance, mais également, je comprenais que cette foutue guerre n'était pas un jeu comme au cinéma et que même ceux qu'on aimait pouvaient y mourir.
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