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1957/ 1958. Nous sommes en pleine guerre dAlgérie.
George Carnavon, officier de marine marchande doit faire son service militaire dans la Marine Nationale, ce qui ne lenchante pas du tout, car il exècre tout ce qui est militaire. Cependant, alors quil embarqué sur le patrouilleur P 733, grâce à lamitié du commandant Le Gall et de ses collègues officiers mariniers, il va prendre goût à son nouveau métier.
Angélique Cordier Latour, journaliste en herbe, issue dune famille de la grande bourgeoisie, est de gauche, voire dextrème gauche. Elle vient faire ses premières armes à Oran, port où son chemin va croiser celui de Carnavon et du Capitaine de Frégate Lorgeau. Lamour aidant, elle sera envoûtée par lAlgérie. Entraînée dans la tourmente de Mai 58, vivant ce merveilleux espoir qui souleva les foules « pieds noirs » et musulmane, elle changera radicalement dopignon.
Pierre Buisset a vécu cette période oubliée de notre histoire. Sous forme de roman, il nous décrit avec précision ce quil a vu. Il nous transporte dans un monde hélas inconnu du grand publique, celui de la Marine Nationale et de la surveillance maritime des côtes algériennes. Quant aux événements du 13 mai, événements qui renversèrent la 4e République et menèrent de Gaulle au pouvoir, ils lui ont été scrupuleusement rapportés par un ami journaliste qui se trouvait sur les lieux, à Alger Lui même était à Oran. Trois belles histoires damour émaillent ce roman..
1. Kapitel
1 - Quand un soldat sen va-t-en guerre il a...
Il est de notoriété publique "qu'en quatorze" les nouvelles recrues partaient joyeuses, la fleur au fusil, afin de venger lhonneur de la patrie, bafoué « en soixante-dix ». C'est du moins ce que disaient les manuels d'histoire pour enfants studieux et, au deuxième pernod, les grands-pères qui avaient eu la chance de la faire, cette belle «guéguerre», mais surtout la chance de s'en sortir, et sombraient lentement dans le gâtisme. Oui, la chance de sen sortir... Car ces belles recrues qui partaient habillées de rouge et de bleu, allaient bientôt se faire massacrer, sous le regard impassible de ces messieurs du grand état-major. Quarante trois ans plus tard, en ce matin de mai 1957, dans la gare de Rennes, George Carnavon était loin de ressentir ce même sentiment
Naturellement, pendant la guerre (la deuxième guerre mondiale, encore une autre), à Alger, étant enfant, il avait eu l'occasion de côtoyer de nombreux marins des diverses marines de guerre étrangères, ne serait-ce que pour quémander quelques chocolats ou autres merveilles, mais ça, c'était de l'histoire ancienne!
Rappelons, pour mémoire et afin de mieux situer lambiance, quen 1956, la France, la Grande Bretagne et lEtat dIsraël avaient voulu reprendre par les armes le canal de Suez, nationalisé par le Colonel Nasser. Lopération avait été un succès jusquà ce que les « ex alliés » des années 40, les Etats Unis dAmérique, y aient mis le haut-là en obligeant nos troupes à rembarquer.
Dautre part, le Sahara algérien commençait à produire son pétrole et attisait la convoitise de nombreuses puissances.
En 1957, la France était en pleine guerre d'Algérie, ou plutôt, en opération de police dans ce beau pays. Un ministre socialiste, Guy Mollet, y avait fait un petit voyage et reçu ainsi quelques tomates; mais loin d'en tirer ressentiment, il décidait d'envoyer, outre-mer Méditerranée, un contingent assez volumineux de garçons plein d'avenir, pour jouer au "petits soldats". Il y avait eu l'épisode des "rappelés" , jeunes gens retournés gentiment à la vie civile, qui avaient un boulot pour la plupart, souvent mariés, ne gardant des casernes qu'un vague souvenir et que l'on avait, manu militari (c'était le cas de le dire), remis sous l'uniforme. Beaucoup d'entre eux avaient vivement protesté, mais leur insoumission navait été que de courte durée; contrairement à toute attente, au grand désespoir du FLN et de son allié le parti communiste français, le gros de la troupe fut envoûté par lAlgérie et la révolte des réservistes passait rapidement dans les oubliettes.
Non seulement on rappelait, mais on maintenait sous les drapeaux toute cette belle jeunesse. De 18 mois, le service aux armées était passé à 27, puis, pour certains malchanceux, à 36... Au début, disons qu'il y avait une petite compensation à ce maintien au-delà de la durée «dite» légale de ce service rendu à la patrie; les gens étaient payés au même titre que les professionnels du militarisme. Mais bientôt cette générosité devait être supprimée. En effet, un autre ministre à l'étiquette "radicale socialiste" (il y avait tant d'étiquettes à l'époque), du nom de Felix Gaillard, ayant promis de diminuer les dépenses militaires, fit sauter ce privilège, et le troufion maintenu se retrouva sans un sou, n'ayant plus que ses yeux pour pleurer.
Naturellement, tous les politiciens de la quatrième République juraient leurs grands Dieux que lAlgérie était partie intégrante de la France. Tous ceux qui quelques décennies plus tard changeraient radicalement de discours, tonitruaient contre le FLN. Non, lAlgérie nétait pas lIndochine dHo Chi Minh, ni la Tunisie de Monsieur Bourguibha, ni le Maroc du Roi Mohamed V. LAlgérie était française et le resterait, un point cest tout... Mais les politiciens, de par leur métier, nont-ils pas de tout temps raconté des bobards et contredit leurs propres paroles, cela avec lélégance des menteurs de profession? Aristophane, dans la fougue de sa jeunesse, les mettait déjà en scène dans ses pièces de théâtre. Et lAristophane de la Grèce antique navait pourtant rien inventé!
Ceci pour expliquer l'état d'esprit de ce pauvre George, alors que, ayant reçu lordre de rejoindre le Centre de Formation Marine de Pont Réan, il arpentait le quai de la gare de Rennes, direction la patrouille marine qui collectait dès leur arrivée les pauvres bougres dans son cas et les dirigeait vers des camions bâchés, peints en bleu marine!
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George Carnavon, qui à cette époque avait atteint ses 25 ans, était un marin, même officier de son métier, mais officier de marine marchande. Après trois ans de navigation au commerce, après avoir fait plusieurs tours du monde et même exercé les fonctions de chef de quart par dérogation (car en cette époque bénite on manquait de personnel) sur des cargos au tramping, il était allé « au cours » dans une école de navigation et avait brillamment obtenu son brevet de «Lieutenant au cabotage», puis, utilisant son sursis jusqu'à la corde, rêvant quon lavait oublié, celui de «Capitaine de la Marine Marchande». Ces brevets étaient réservés aux gens passant par la petite porte, aux mauvais élèves qui n'avaient pas terminé leurs études lycéennes, pour goûter tout de suite de l'aventure maritime, et ne devaient en principe que leur permettre de naviguer au cabotage international, sur des navires de tonnage moyen. Mais, l'époque étant ce qu'elle était, les armateurs au long cours accueillaient à bras ouverts les petits brevetés et Carnavon, avant de devoir débarquer pour cause de service militaire, avait écumé les océans, ce qui lui avait permis, outre de voir du pays, de faire quelques belles économies...
La bienveillante Marine Nationale, sachant utiliser les compétences de ses recrues, autorisait les officiers du genre George à suivre un cours de Breveté Supérieur Chef de quart et, en cas du succès à l'examen de fin de session, leur attribuait le grade de Quartier Maître Chef puis, après six mois de bons et loyaux services, celui de Second Maître! Mais avant, il fallait passer par le CFM Pont Réan.
George ne pouvait espérer trouver chez ses aînés un certain réconfort, voire une certaine compréhension à son état dépressif. Non qu'à cette époque déjà lointaine les aînés en question aient été animés d'un sentiment patriotique très élevé, loin de là! Mais, lorsqu'un jeune homme partait à l'armée (comme on disait), « ça lui ferait les pieds », ou encore « ça le dresserait », et puisqu'ils y étaient passés eux aussi (avec plus ou moins de bonheur), il n'y avait pas de raison que les autres évitent ce qu'ils avaient détesté en leur temps... Il y avait quand même des gens compréhensifs dans la meute du bon peuple, gens qui compatissaient au désespoir de George; son papa, par exemple, authentique héros de la seconde guerre mondiale, classé en son jeune temps, à la fin des années vingt, "inapte à faire un bon sous officier" par une ganache galonnée, ce qui ne l'avait pas empêché ensuite d'obtenir, à titre civil, léquivalence du grade de colonel dans la 8ème armée de Montgomery, en Libye! Difficile à comprendre, mais vrai! Là encore, c'était de l'histoire ancienne. Julie, sa gentille petite amie du moment, était également de son bord et se plaisait à dire avec sa logique toute féminine "que toute cette histoire d'Algérie, c'était pour des prunes et finirait en queue de poisson, comme l'Indochine, où son grand frère Saint-Cyrien y était mort pour rien".
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Pont Réan! Centre de formation où les appelés «inscrits maritimes», cest à dire les professionnels de la mer, et les engagés volontaires de la région Nord de la France devaient y apprendre les rudiments de la vie militaire. C'est là également que la Marine nationale habillait les jeunes recrues en petit matelot, avec col marin, pantalon à pont, cravate noire (malheureux souvenir de Trafalgar), et les coiffait d'un bonnet à pompon rouge. Mais c'était surtout dans cet endroit de campagne bretonne que notre belle Marine nationale élevait des cochons! Tout, à Pont Réan, gravitait autour de ces nobles bêtes. Il est à penser qu'un éminent cerveau de l'état-major avait imaginé qu'il serait rentable pour la Marine d'élever ses propres animaux de boucherie et qu'ainsi, il faudrait y installer un camp de marins autour. Pour quelle autre raison aurait-elle monté une base marine en pleine terre, si loin de la mer, car le camp était très éloigné de la grande marre?
Les restes des repas des officiers, maîtres, quartiers-maîtres et matelots, étaient soigneusement triés sous la haute surveillance d'un officier marinier, afin dêtre ensuite diligentés vers les auges de la porcherie. Le camp était également entouré de champs, propriété de la Marine, où l'on faisait pousser du maïs et autres céréales destinés aux cochons; ainsi, il n'était pas rare de découvrir, au débouché d'un chemin creux, une charrette débordante de foin, tirée par une altière rossinante et montée par quelques matelots rigolards à pompons rouges, tableau bucolique mais plutôt inattendu!
L'homme qui régnait en maître sur cet univers porcin et avait la haute main sur tout ce qui s'y rapportait, était un quartier-maître (caporal pour larmée de terre). Il avait sans doute été choisi pour ses compétences agricoles, à moins que ce soit pour ne pas vexer ces braves bêtes, car son quotient d'intelligence était nettement inférieur au leur. De toute façon, ils faisaient bon ménage et c'était le principal. Ce brave, qui devait friser la trentaine, s'entretenait en langue bretonne avec son troupeau, car il avait une connaissance assez vague du français.
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Incorporé, immatriculé, habillé, ridiculisé, presque tondu, George subissait son sort sans (trop) broncher, dans cet univers non clôturé mais clos. D'un côté les recrues, la jeunesse, de l'autre, les gradés, beaucoup plus âgés, gradés qui, comme le "quartier-maître chargé des cochons" ne semblaient pas briller par leur intelligence (à part quelques isolés). Il est probable que le haut état-major de la Marine trouvait inutile le fait de dépenser trop de valeur et de matière grise à la courte période de formation des jeunes marins. A moins quelle eut voulu, dentrée de jeu, montrer son mauvais côté, pour ensuite révéler les joies du métier des armes sur mer...
Du côté recrues, George se sentait perdu parmi ces jeunes de vingt ans juste sortis de lenfance et sapercevait également avec stupéfaction, que quatre de ces braves garçons, venant de diverses flottilles de pêche de Bretagne et du Nord, étaient illettrés complets. Sur une centaine dhommes, cela faisait un pourcentage assez élevé. Et parmi ces quatre vedettes, lun deux devait connaître pour la première fois de sa vie les bienfaits de la douche! Le fait quil soit marié et père de deux enfants ajoutait encore un petit quelque chose à lhorreur de la situation! Enfin, ce devait être ça, la France profonde.
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Il existe une frontière assez ténue entre tradition marine et bêtise! Le col marin, la cravate de Trafalgar que lon cache, le pantalon à pont, faisant partie de la première, le fait de cirer les semelles des chaussures pour linspection et de plier « au carré » toutes ses affaires pour ensuite les faire entrer dans un sac cylindrique, de la seconde! On en passe et des meilleurs.
-Vous quatre, là-bas, vous navez rien à faire? Tonitruait un Maître canonnier en sadressant à Carnavon et trois de ses compagnons dinfortune qui navaient pas encore bien appris lart de la planque. Allez donc tondre la pelouse...
-Il nous faudrait peut-être une tondeuse ou des faucilles... Maître.
-Vous êtes marins, non ? «Démerdez-vous». (Le glorieux canonnier voulait sans doute singer le fameux adage de la Légion Etrangère). Vous avez un couteau sur vous? « Yaqua » sen servir!
Cest ainsi que George passait quelques heures très agréables, allongé dans lherbe, au soleil, à tondre la dite pelouse. Méthodiquement il mesurait et coupait chaque brin dherbe à hauteur réglementaire, un par un. Son travail nétait peut-être pas très efficace et un peu lent, mais certainement bien fait. Il faut dire quil se servait dun couteau à cigare!
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